Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Nouvelles de Montpellier

Publicité

Lacan-Derrida: le monolinguisme de l'autre

 

             LACAN et DERRIDA : Les identifications secondaires et le monolinguisme de l’autre

 

Le texte de Lacan dans les écrits I:  le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je est une conférence de la première période, prononcée à Zurich en 1949, (lorsque Lacan conçoit encore l’analyse comme un travail d’interprétation).

Je voudrais reprendre la description du stade du miroir chez Lacan, défini comme la souche des autres identifications, pour éclairer le très bel ouvrage de Derrida sur Le Monolinguisme de l’autre. L’identification décrite par Derrida se fixe non pas sur le corps mais sur la langue, je pose deux questions…

-          ------------------------------------------------------------

I Le dynamisme des identifications.

 

Dans le texte cité Lacan décrit comment le sujet dans les premiers mois de sa vie est devancé par sa propre image, qui est plus stable en quelque sorte que son corps vécu :   La forme totale du corps par quoi le sujet devance dans un mirage la maturation de sa puissance, ne lui est donnée que comme gestalt, c'est à dire dans une extériorité où certes cette forme est plus constituante que constituée, mais où surtout elle lui apparaît dans un relief de stature qui la fige et sous une symétrie qui l'inverse, en opposition à la turbulence de mouvements dont il s'éprouve l'animer.

 

Cette forme est aussi définie comme je idéal.  Ce que je comprends : Cette plongée du sujet dans son propre mirage est un processus libidinal chez le petit enfant qui permet la construction de l’image du corps mais elle est aussi le terrain de la série des identifications secondaires qui peuvent provoquer tant de souffrance, ou de haine (dans le racisme par exemple), ou de l’enthousiasme (cf : la psychologie des foules décrite par Freud), où le sujet est aliéné. Elle peut même être interprétée comme structure de la paranoïa.

 

 ----        -II J. Derrida. Le monolinguisme de l'autre. (ed. Galilée)

 

Derrida est un philosophe français naît en 1930 en Algérie, mort en 2004.

Il a passé son enfance dans une famille de pied-noir d'origine juive.

 

Dans cet ouvrage il raconte dans une autobiographie-philosophique (un style qui lui est propre) son expérience de la langue. Cette expérience débute à l’école d’Alger où il entendait parler arabe, berbère et français. L’école se faisait en français. L’arabe était proposé comme option facultative (ce qui veut dire en langage scolaire que ça ne compte pas). Le berbère n’était pas enseigné.

 

Le fil conducteur de l’ouvrage est l’analyse d’une illusion :L' illusion que l'autre est monolingue. Il parle une seule langue et elle est pure.  Cette illusion est dans notre rapport à la langue d’où qu’il soit. Mais ici elle exacerbée par deux phénomènes :

 

-la situation coloniale qui impose une hiérarchie entre les langues. Derrida se sent pris lui aussi

dans cette hiérarchie car il est gêné, entre autre, par son accent pied-noir.

-le fait que la France est l’un des rares pays monolingues (depuis peu finalement et par un effet coercitif de la République) alors que dans que la plupart des pays sur la planète, il existe une langue officielle, ou plusieurs, qui n’est pas la langue de tous les jours.

 

Mais pour selon l’auteur, ce bilinguisme est toujours ressenti par un sujet. Parce que la langue maternelle ne peut pas être la langue des autres. Cette situation coloniale ne fait que rendre visible et exacerber un bilinguisme qui concerne la structure même du langage.

 

QUESTION 1 réminiscence de la lalangue ?: Ce décalage entre la langue maternelle et la langue des autres, exacerbé ici, quel lien entretient-il avec ce que Lacan appelle la lalangue  : ces mots confus, pas encore détachés du corps chez le petit enfant, qui a besoin d’un traducteur lorsque la mère ou les frères et sœur viennent à la rescousse : « il veut dire que… ».

Cette confusion des mots emmêlés dans le corps, -la lalangue- il me semble qu’elle est présente comme une réminiscence dans la description que fait Derrida d’une certaine gêne ; dans cette sensation d’être empêtré dans une langue brouillée face à un autre idéalisé dans son monolinguisme.

 

 

L’accent signale un corps à corps avec la langue (page 78) écrit Derrida. L’accent s’entend de l’intérieur comme ridicule et obscène parce qu’il est la manifestation du corps dans la parole. Ainsi  La philosophe raconte la déception ressentie, voire presque de la colère lorsqu’il entend pour la première fois le poète René Char -poète admiré- lire ses aphorismes avec un accent à la fois  comique et obscène.

C’est dire les efforts qu’il faut faire pour ne pas laisser le corps faire irruption dans la parole.  Cette irruption est appréhendée avec humour dans l’autobiographie comme une catastrophe : J’avoue donc une pureté qui n’est pas très pure…C’est un goût prononcé pour une certaine prononciation. Je n’ai cessé d’apprendre, surtout en enseignant, à parler bas, ce qui fut difficile pour un pied-noir et surtout dans ma famille, mais à faire que ce parler bas laissât paraître la retenue de ce qui est ainsi retenu, à peine, à grand peine contenu par l’écluse, une écluse précaire et qui laisse appréhender la catastrophe. A chaque passage le pire peut arriver. (page 80)

-question : Qu’est-ce qui est retenu ?

Pour accéder à la langue d’un je idéalisé, il faut donc barrer la langue maternelle : On entre dans la littérature française en perdant son accent, écrit-il.

 

Une aliénation constitutive

Il me semble que l’on peut comprendre cette fascination pour la langue de l'autre dans sa « pureté » comme un dérivé  des identifications secondaires dont parle Lacan dans le texte  le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je.

Comme l’image de l’autre dans le miroir, dans une sorte de symétrie inversée, la langue de l’autre paraît  constituée, solide, permanente.

Et le désir de se l'approprier ne peut pas être assouvi. Derrida le dit ainsi : Ma langue, la seule que je m'entende parler … c'est la langue de l'autre…comme le « manque », cette aliénation à demeure paraît constitutive. Mais... elle ne manque de rien qui la précède ou la suive

 

Donc : On ne parle jamais qu’une seule langue. Par cette phrase qui dit exactement une chose et son contraire –grâce à l’ambivalence du mot jamais- Derrida décrit notre division intérieure. Finalement cette langue, on ne la parlera jamais. De même pour ces deux phrases:

-On peut tout traduire

-On ne peut rien traduire

Les deux sont vraies en même temps. Car il y a toujours un reste de la traduction.

 

QUESTION 2 : Je m’interroge sur une identification qui a la particularité de prendre la langue pour objet. Lorsque Lacan décrit le dynamisme libidinal des premières identifications, il parle d’une dialectique : C'est par la langue, dit-il, que le sujet va sortir des premières identifications aliénantes et se réapproprier son être.  Certes, dans cette phrase le mot langue désigne une dimension symbolique, la structure même du langage. Mais quand une identification se fixe  sur la langue au sens culturel, comme on le voit dans l’ouvrage de Derrida, cette situation est très particulière: Le sujet est-il atteint dans la structure même qui lui a permis de parler une langue et de sortir des premières identifications ? *2

 

---------------------- ------------------------------------------------------------------------------------------

 

*1 J’ai reconnu certaines impressions vécues lorsque j’ai enseigné pendant 9 ans dans les Antilles françaises. Où l’on parle créole dans certaines situations et toujours français à l’école. La délimitation si précise de ces situations m’a étonnée.

 

*2 Je me pose des questions similaires à propos des auteurs qui ont fait de la philosophie avec une langue qui était à la fois leur langue maternelle, celle de leur travail philosophique et celle de l’autre persécutant. Il s’agit d’Hannah Arendt et Freud lui-même. 

Freud dans son texte sur La guerre et la mort… de 1915, évoque avec ambivalence ses scrupules sur le comportement du pays dont il parle la langue, ne sachant de quelle manière il en partage les responsabilités : Nous vivons dans l’espoir qu’une version impartiale de l’histoire apportera la preuve que cette nation justement, celle dans la langue de laquelle nous écrivons, pour la victoire de laquelle combattent ceux qui nous sont chers, est celle qui a le moins violé les lois de la morale humaine.    ? 

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
V
Parallele reussi entre Lacan et Derrida .<br /> Psychanalyste parisienne a Los-Angeles , mes patients sont exclusivement Francais .Il m'importe de travailler avec eux en langue maternelle .Toute la question de l'exil et ses ecueils y est evoquee .<br /> Merci pour votre recherche .<br /> Vanessa
Répondre