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Nouvelles de Montpellier

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Faulkner Mississipi Edouard Glissant

 

 

 

Le Faulkner de Glissant ; réflexions sur les

frontières mentales par rapport à Faulkner, Mississippi

Camille Paulet

Aller à Jefferson... Alabama, Mississippi, Géorgie...

Edouard Glissant, décide, en 1995, de faire un "voyage" dans le Sud des Etats Unis :

chez Faulkner. Non pas chez l' écrivain Faulkner, non pas pour visiter sa demeure, mais dans

le lieu même où a levé la fiction des Sartoris, des Sutpen, des Compson : il va à Jefferson,

Mississippi, dans ce Comté imaginaire que Faulkner appelle le "Yoknapatawpha", nom

imprononçable. Un Comté "pas plus grand qu'un timbre poste", que Faulkner dessine lui

même.

C'est donc un déplacement à la fois réel et imaginaire vers l'autre pays de la

plantation: le Sud profond.

Le texte de Glissant, depuis le premier chapitre -Errant vers Rowan Oak- est éclairé à

n'en pas douter par un exotisme des noms propres...Alabama, Mississippi, Géorgie...(Noms de

Pays : Le Nom)

Cet ouvrage n'est donc pas seulement un commentaire de l'œuvre de Faulkner, c'est le

récit fortement ambigu d'une errance.

Très belle astuce de Glissant, lecteur de Segalen, si proche de Segalen, car on se

trouve ainsi, par la voie d'une expérience singulière, immédiatement conduit à Rowan Oak et

plus facilement bien sûr, que par la voie du commentaire. Au fond, ce n'est pas une "astuce",

mais la cohérence propre d'une Poétique de l'Etant, qui met en relation des expériences

singulières, sans l'obsession de la connaissance.

Relation de deux écritures, de Faulkner à Glissant, du Mississippi à la Lézarde, et

rencontre heureuse, puisque le Comté de Jefferson, revendique lui aussi l'opacité du divers, le

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différé du dévoilement et ne se prêtera jamais à la clarté conquérante du commentaire de

texte. On aperçoit déjà cette Relation Faulkner-Glissant, à l'évidence si fertile, dans Le

quatrième siècle.

Qu'est ce qui est imaginaire ici, dans la Relation Faulkner-Glissant? Est-ce l'univers de

la Plantation? Mais il est trop étroit pour être rêvé, cet univers. La Plantation resserre les

races, les langues, mais ce qu'elle déteste plus que tout c'est le métissage. Voici l'histoire d'un

enfermement : et c'est plus que jamais Le Pays réel : le Sud des Etats Unis, pays de la famille

Falkner et de la propriété Rowan Oak, ruinée par la guerre de Sécession, et hantée de part en

part par la question raciale. ( Noms de pays : le Pays).

La rencontre avec le Pays réel -"réel" au sens de ce qui résiste (à l'imaginaire, au

désir)- c'est aussi bien ce que nous dit Glissant de son propre malaise lorsqu'il rentre un peu

par inadvertance, un dimanche après-midi, dans un restaurant d'une petite ville du Sud,

manifestement réservé à des Blancs ( p31).

La fiction, on le savait, est le chemin le plus sûr pour entrer au pays. C'est donc

l'écriture toujours, qui nous mènera du Nom au Pays...comme le dit le titre de l'ouvrage :

Faulkner, Mississippi.

Mais, parce qu'il est romancier, parce qu'il laisse parler une conscience trouble,

Faulkner ne prend pas parti dans ces questions raciales qui sont pourtant omniprésentes dans

ses textes. Il retrace obstinément la frontière entre les maîtres et les esclaves, entre les blancs

et les noirs sans jamais se ranger d'un côté ou de l'autre. Et cette origine incertaine de la parole

est plus précieuse que nombre depositions décidées, dit Glissant.

Cette phrase a particulièrement retenu mon attention...

Idée fixe.

Les êtres de Faulkner sont obsédés. Non pas au sens psychologique où ils souffriraient

d'obsession, "sujet à "...Dans les textes de Faulkner, il n'y a pas de psychologie , (pas plus

qu'il n'y a d'amour ou de sexualité) comme le note Glissant.(p322). Ces personnages sont faits

de leur obsession, comme ceux du Quatrième sièclede Glissant, (comme l'ancêtre fratricide

de Mathieu Béluse, comme Marie-Nathalie "enfermée dans le mausolée tragique de sa

jeunesse"). A tel point qu'ils n'en souffrent pas: hantés par une idée fixe, qui les fait marcher

le long des routes, brûler des granges, assassiner, lyncher... et même si elles n'ont pas de sens,

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ces actions, on sent vaguement qu'elles ont un lien avec l'origine, comme la suite d'un drame

qui a déjà eu lieu. C'est pourquoi les romans de Faulkner sont des tragédies.

Aller à Jefferson...

En parlant d'idée fixe , je pense à Léna : Vous vous souvenez de cette femme qui ouvre le

premier chapitre deLumière d'Août. Avec un balluchon et un gros ventre de femme enceinte,

elle marche au bord de la route et c'est bien "l'idée fixe", dans ce paradoxe même de

l'obsession, intense et pauvre à la fois, coriace et stupide, qui la fait marcher, dans tous les

sens du terme: ce paradoxe de l'obsession qui donne à l'homme toute sa grandeur, à condition

d'une pauvreté d'esprit, d'un dénuement, sans les promesses des Béatitudes pourtant, je

propose de le nommer, en hommage à celui qui l'a si bien raconté : "Aller à Jefferson". Lena

marche au bord des routes pour retrouver un homme , qui pourrait être le sien , et qui

travaillerait, lui a-t-on dit, dans une scierie. Elle a entendu prononcer un nom qui ressemble au

sien mais ce garçon de la scierie à Jefferson s'appelleBunch et non pas Burch.Etcela ne la

tourmentera pas non plus disent les autres personnages.

Vous savez, ce personnage, une-femme-qui-marche-au-bord-des-routes-avec-un-sac, il

traverse toute la littérature, en chantant, en faisant du stop, en passant les rivières, depuis la

Mendiante du Gange de Marguerite Duras et cette autre femme qui faisait du stop avec une

valise vide, jusqu'à l'extrême limite , jusqu'à Winnie, la vieille femme selon Beckett, qui peut

continuer ses déambulations bavardes, toujours avec un sac, alors qu'elle est enterrée jusqu'au

cou. Oh les beaux jours!

On ne trouvera jamais d'autre définition possible de "la femme", à mon avis: "Marcher au

bord des routes avec un sac". Et ce ne sera pas faute d'avoir cherché! Or, cette définition, c'est

la littérature qui la donne ou la dérobe, dans une métaphore qui dit à sa manière, le manque à

être et l'errance.

Alors Lena, avec son idée fixe, elle n'est pas malheureuse, elle ne se plaint pas. Est-elle

simple d'esprit? Peu importe, puisque quelqu'un vient de passer et l'autorise à monter dans la

calèche pour la rapprocher un peu de Jefferson. Mais c'est encore loin.

Le lendemain quand elle aperçoit enfin Jefferson, assise en haut de la calèche

bringuebalante: MonDieu, mon Dieu, dit-elle. Quand on pense qu'il n'y a pas quatre

semaines que je suis en route et que me v'là déjà à Jefferson. Mon Dieu! Mon Dieu! Comme

on peut faire du chemin tout de même!.

Je suis toujours bouleversée quand j'arrive à la fin de ce chapitre, à cette exclamation de Léna.

Oui... et alors? Et alors qu'est-ce qui arrive à ce moment là quand on lit ces phrases; qu'est-ce

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qui nous arrive, par Léna, de l'humanité toute entière? Que nous dit Faulkner de manière

évidente , quoique non discursive? Il nous dit cela, n'est-ce pas: Comme Léna , on peut

abandonner tout son être à une idée fixe mais en fin de compte sans but déterminé, sans

projet réel.

Alors Glissant, que fait-il, lorsqu'il part en voyage dans le Comté de Faulkner? Hanté par

ses propres origines d'un côté et conduit par l'exotisme des noms propres de l'autre, par "les

noms de pays", en déplacement vers L'Alabama, La Géorgie, Le Mississippi...? Errant vers

Rowan Oak...Il va voir ce qu'il y a à vivre là-bas, à Jefferson.

Or, l'idée fixe qui fait marcher Glissant vers Rowan Oak, pour autant qu'on puisse la

nommer, il me semble bien que c'est celle du métissage...Je ne parle pas d'une inquiétude

psychologique, ce qui n'aurait pas grand intérêt, ni même sociologique, mais je veux parler

d'une inquiétude littéraire et métaphysique, en prenant le mot "in-quiétude" au sens littéral de

"ce qui ne tient pas en place, qui ne reste pas dans la quiétude du lieu d'origine". Tout se

passe comme si Glissant se déplaçait pour aller voir ce qu'il en est, là-bas à Jefferson, de l'

expérience du métissage: et de cette inquiétude est né le présent ouvrage, qui est la rencontre

fabuleuse de deux écrivains -Faulkner, Glissant- où se croisent deux lectures opposées du

métissage. Si j'ai choisi de parler de ce livre, c'est parce que j'y ai trouvé une poésie

exceptionnelle, en raison justement de sa nature inquiète qui empêche de situer la parole dans

un champ social déterminé, qui ne lui permet aucune orientation idéologique, aucun discours.

Ce livre au moins sera sauvé des querelles de clocher! Et c'est heureux parce que cette

impossibilité de situer la parole de l'écrivain dans un champ social et politique déterminé, est

la condition de l'invention littéraire comme de sa lecture. C'est exactement ce que Glissant dit

dans ce livre: Quel préjugé hérité de la norme des oppresseurs de penser qu'un texte littéraire

ne puisse pas naître de la maison du maître tout autant que de la case de l' esclave. C'est un

préjugé du même goût que celui d'en face: "ces sauvages ne peuvent rien créer de

civilisationnel !".

Du tragique.

L'obsession des personnages de Faulkner tient le plus souvent dans l'impossibilité où ils sont

de fonder une lignée, entendons par là une lignée "pure", sans métissage.

A Jefferson, vous savez, c'est un fantasme qui se détruit de lui-même, qui s'exaspère de son

propre échec: Comment fonder une lignée "pure", sans mélange, à l'intérieur des frontières de

la Plantation, ou même de l'Habitation à l'intérieur de la Plantation, qui sont menacées de tous

côtés par le mélange?

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Les troubles de la filiation et de la sexualité -l 'inceste, le viol, le meurtre - ne font que

répéter un drame, qui, de toute manière a déjà eu lieu. On peut faire tout ce que qu'on peut

pour changer le Destin , comme dans Absalon! Absalon!:construire une immense demeure,

séquestrer l'architecte, tuer son frère: de toute manière, on arrive trop tard . La malédictiona

déjà eu lieu. Chez Faulkner, on arrive toujours trop tard, parce que la malédiction est en - deçà

des personnages, dans le métissage qui leur a donné la vie. Il n'y aura jamais de lignée pure.

C'est l'histoired'un architecte français séquestré...

On pourrait dire ça , pour le roman de Faulkner Absalon! Absalon! Parce que Thomas

Sutpen, dont l'obsession est de fonder une lignée pure commence par ce tour de force de

séquestrer un architecte pour l'obliger à construire une immense demeure. Mais l'architecte est

français: donc, ça ne peut pas marcher. L'architecte s'enfuit. Sutpen lui donne la chasse. Et

l'immense demeure qui devait abriter les descendants des Sutpen ne sera jamais terminée.

Notez, dit Glissant, que tout ce qui est douteux, sulfureux, chez Faulkner, arrive de France

et de Louisiane, en raison peut-être d'une réputation de lubricité qui, dit-on, inciterait là-bas

au mélange....

Tel est le paradoxe du Sud et de la Plantation, qui a créé, dès l'origine, la possibilité du

mélange et le déteste plus que tout.

Faulkner-Camus-Perse-Glissant.

Or, que pense Faulkner, lui, de cette horreur du mélange ? Est-ce lui qui a peur du métissage

ou est-ce le Sud tout autour de lui ? Cette question , on ne peut pas ne pas se la poser. Plus

naïvement encore on se demande silencieusement en tournant les pages de ses romans:

"Faulkner est-il raciste?" Pour naïve qu'elle soit, la question est inévitable. Mais elle n'aura

pas de réponse.

L'impossibilité de situer la parole de l'écrivain est, d'une manière générale, le propre des

grands romans .Ici cette impossibilité est liée, non pas seulement au travail de l'écriture , mais

aussi à la vie de l'écrivain, à une conscience morale inconfortable.

L'intérêt du texte de Glissant , précisément, c'est de regarder cette inquiétude comme un

semis littéraire et de pouvoir établir par ce regard une comparaison fort intéressante entre

Faulkner, Camus et Saint John Perse.

Parce qu'il serait trop facile pour un romancier de réutiliser les frontières mentales déjà

tracées dans le champ social. Ce n'est pas pour rien que Faulkner redessine son propre Comté!

Le romancier doit faire parler une expérience singulière , plus réelle , qui n'est jamais aussi

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nette qu'on le voudrait, qui ne trouve pas vraiment sa place dans les divisions politiques

tracées.

Ce qui intéresse Glissant chez des auteurs comme Faulkner, Camus et Saint John Perse,

c'est cette position intenable de celui qui ne peut pas se cantonner dans les frontières mentales

du colon et ne peut se résoudre non plus à les condamner.

Camus a raconté de façon lumineuse cette impossibilité de se ranger d'un côté ou de l'autre.

Et cette inquiétude est devenue en effet le semis littéraire de sa prose. Il ne pouvait pas se

reconnaître entièrement dans les cultures arabes et berbères et ne pouvait pas non plus se

cantonner dans les exigences du colon.

Saint John Perse dans l'univers antillais de la plantation, se trouve partagé entre un

humanisme qui ne peut pas se tenir tranquillement à l'intérieur des bornes de la Plantation et

le refus de condamner ouvertement ces bornes : le racisme, l'intolérance, la volonté de ne pas

voir.

Mais, selon Glissant, Perse et Camus ont essayé de dépasser ce conflit intérieur dans une

pensée de l'universel, remplie de mélancolie, car ce refuge n'est jamais qu'un nouvel exil. Et il

restera malgré tout une conscience trouble capable au moins de les faire écrire. Ils n'auraient

pas suffisamment impliqué leur lieu, selon Glissant, tandis que Faulkner, au contraire,

s'enferme dans le lieu et le confronte. Il ferme obstinément les frontières.

Mais il faut aussi tenir compte, il me semble, d'une différence évidente que Glissant ne

commente pas : Perse et Camus ne sont pas américains et ne pouvaient pas décrire et penser

les frontières raciales de la même manière que Faulkner. Quand on mesure à quel point le

concept d'assimilation a guidé la pensée coloniale française , pour atteindre des hommes

jusqu'à la racine, la racine de leurs émotions, de leur éducation, de leur enfance, de la langue

maternelle, pour les travailler au corps littéralement, on en conclut que Perse et Camus, si

jamais ils se sont réfugiés dans une pensée humaniste de l'universel, auront d'autant plus

impliqué leur origine , par une conscience en partie aliénée à la France, plus trouble encore

que celle de Faulkner. En cela, ils auront impliqué leur lieu, tout autant que ce dernier

lorsqu'il fait parler l'horreur du mélange.

La comparaison de ces trois auteurs aura révélé de toute manière qu'une conscience inquiète

, inqualifiable au sens strict, est beaucoup plus précieuse pour la littérature que nombre de

prises de positions décidées,ainsi que le remarque Glissant. Des affirmations décidées, c'est

vrai,ne nous apprendraient rien de nouveau. Mais ce qu'elles nous enlèveraient , c'est la

singularité d'une expérience. Une telle question supposerait qu'un roman puisse s'installer

quelque part, que l'écriture ait un territoire à elle. Rien n'est moins sûr.

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Ainsi, Faulkner et Glissant parlent tous les deux du métissage, à mon avis, mais en sens

inverse. Ils décrivent le processus maintenant irréversible d'une créolisation de la planète: le

premier pour dire l'effroi que provoque ce processus et le second pour nous laisser présager de

sa fécondité.

Tandis que Faulkner dessine le Comté de Yoknapatawpha, et retrace obstinément les

frontières pour nous dire dans la douleur l'impossibilité d'une lignée sans mélange, Glissant,

lecteur de Ségalen, décrit la formation désormais irréversible et si créative du Tout-monde.

J'ai voulu décrire cette rencontre heureuse de deux auteurs autour d'une idée fixe. Il me

semble que la relation de deux lectures opposées du métissage donne à ce livre une force et un

dynamisme remarquable en le libérant des filets de l'interprétation idéologique.

Aux Abymes, le 1erdécembre 1998

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