Nouvelles de Montpellier
Troisième partie : Le Voyage à Sète
un hommage à Marie Ndiaye, à partir de ce lieu où les pères sont dépassés….
Et voici comment j'ai réussi à sortir de l’Ecusson un 24 décembre : je monte dans un train, avec ma colocataire sans emploi à la recherche de sa famille en pièce détachées, et je me laisse emporté encore une fois dans son tourbillon, en direction de Sète ou Agde. Et Non, je regrette, Marie P n’est pas une femme forte. Je sais bien que « les femmes puissantes », dynamiques, non victimes, non soumises, sont très célébrées aujourd’hui. Et les journalistes viennent se scotcher sur elles comme des papillons. Or, les héroïnes qui font rêver Marie P ne sont pas puissantes : elles sont soumises et victimes. Voilà ce qui les rend intéressantes ! Je trouve (et je poursuis) en Marie P un désir puissant et ravageur de …. faire partie d’une famille, d’y trouver sa juste place, envers et contre tout. Ce désir est le moteur de ses actes et il rencontre un ressort, qui nous relance toujours dans la course, nous fait rebondir jusqu’à épuisement : retrouver le Père disparu, ou plutôt dépassé par la vie : ce Père qui a appelé son enfant, par le corps de La Mère et puis, lorsque l’enfant est arrivé, a été débordé par ce désir de reconnaissance, de l’enfant par la Mère, qui bougeait ses petites mains pour dire « je suis là, il faut me prendre dans tes bras et dans ta vie, maintenant ! ». Ce désir était plus grand que lui et, quand l’enfant s’est présenté, avec ses mains et ses pieds minuscules, il ne se souvenait même pas qu’il l’avait lui-même invité à venir ! Il n’aurait pas su dire quand ce vœu a été formulé, et si même il l’a été. Sa sidération n’a même pas laissé une absence car une absence laisserait au moins une grande place vide, qui permettrait d’inventer un petit quelque chose, un semblant de famille, à la place de ce qui n'a pas eu lieu. Mais dans les désirs de Marie P, justement, il n’y a pas de place. C’est tout de suite, qu’il faut prendre le train, pour les Saintes, ou Agde, ou Sète : parce que Le Père a lâché quelques miettes ; un sac ; des bagues, dans un café place Jean Jaurès ou un point Relay de l’Ecusson, Rue de l’Aiguillerie, ou à Antigone, ou sur l’avenue Clemenceau, parce qu’ il a envoyé une vidéo sur les réseaux « Tsoin Tsoin Familly »au mois de juillet . Moi, Esteban, j’ai écouté cette vidéo, et oui j’ai bien entendu parler Le Père, avec en bruit de fond le vent qui claque dans les drisses des bateaux et ce bruit me donne envie de pleurer . Alors regardez moi maintenant si vous voulez, accroché à cette femme-fille qui elle s’accroche aux miettes trouvées sur son chemin, qui serre son sac contre elle dans le train en pensant « c’est déjà ça ! ». Car elle a bien l’intention ma Poupette de « faire partie » de ce groupe éparpillé sur la côte! Cette façon de se raccrocher aux traces, d’en arracher des lambeaux, de continuer l’histoire des origines, qui n’a même pas encore commencé, cette façon de se raccrocher en dépit du fait qu’on étouffe et qu’on manque de place à Montpellier, est exaspérante et donne aux supplications de Marie P une extrême violence où l’on se demande encore et encore ce qui lui prend : pourquoi nous laisserions nous envahir par cette volonté parfois comique à force d’être cruelle ? Ainsi va la vie en pièces détachées rue de l’Aiguillerie : les récits de Marie P commencent par un rendez-vous manqué ou inexistant ou seulement fantasmé avec le Tsouin Tsouin des Saintes, au milieu des caravanes et des pièces ramassées sur des bateaux . Car elle a déjà essayé de rendre visite à son père qui ne semblait pas l’attendre, ou qui semblait avoir oublié son invitation, comme le font souvent les pères, à la naissance de leur enfant : Vous me demanderez : Où cette non-rencontre a-telle eu lieu ? Parce que vous être rattrapé par sa course : Quel est-ce campement qui n’est jamais nommé ? Peu importe qu’il s’agisse des Saintes, ou de Nîmes. Je vous réponds quand même, avec ce que je sais : Je sais que son père a fait fortune à Agde, en vendant des pièces détachées trouvées sur des bateaux. Et moi l’ami passionné de Marie P, son colocataire, j’ai bien voulu entendre avec elle, en regardant la vidéo que son père lui a envoyé sur le Réseau pour lui parler, le bruit du vent et des vagues dans les drisses des bateaux. Donc nous avons tous les trois, ou au moins tous les deux, entendu ce bruit, derrière la voix du père… Mais qui viendra nous soulager ? qui viendra ? Et pourquoi j’accepte de l’accompagner, alors qu’il n’y a peut-être pas de bateaux aux Saintes, et que je ne suis pour mon amie-colocataire-sans emploi qu’une Petite Couille ou un Cornichon ???? je crie dans le vide, je crie que Marie P n’est pas une femme puissante, pas plus que Karine ; Françoise, Camille ou Natalie. Mais cela ne m’empêche pas de chercher envers et contre tout, avec elle, cet homme qui aurait fait fortune à Agde, où l’on entend bien le bruit du vent dans les drisses. Et Marie P monte en pièce détachées dans en train ce 24 décembre, sans nom de famille sur sa carte d’identité, avec à ses côtés, comme toujours un garçon paresseux qui saura l’écouter : mais ce garçon est son co-locataire: c’est déjà ça ! Je voudrais savoir si j’ai une place quand même dans ce lieu de la Video. Alors, C’est peu dire que Marie P est une femme originale, qui manque de beaucoup de choses ,de sacs, de bagues, de famille, de puissance, et qui s’autorise à les chercher là où elles ne sont pas et c’est peu dire que je la suis et que je l’aime.