Nouvelles de Montpellier
Montpellier est une ville qui veut faire croire. Je ne le sais que trop, parce que je m'appelle Esteban, je suis étudiant en philosophie mais je mange de la viande ! Normalement, les jours où ça va bien, je partage un appartement, Rue de l’Aiguillerie, avec Marie P et Jean Eude. Mes colocataires sont de « vrais montpelliérains », qui ne sortent jamais de l' Ecusson, surtout Jean Eude. Cela veut dire que pour lui, les recyclages sont des rencontres. Et il ne recycle pas au hasard (moi si) ! Mais il ne fait jamais la vaisselle. C'est un collectionneur. En philosophie, il travaille avec Parménide, Héraclite et Heidegger sur "la question de l'origine" et quand on lui demande quel est la question principale, il répond "c'est la question ". Il recherche une poterie très ancienne sur laquelle serait dessiné, selon notre Cacique préféré, un aurochs avec une peinture « d’origine » ocre rouge d’origine aussi. Marie P. est une gitane des Saintes. Elle collectionne les écharpes, les sacs, les bagues, qui envahissent l'appartement, dans un grand fouillis. D’elle je ne peux rien dire d’autre, pour le moment, à part que c’est une gitane des Saintes ! Quant à moi, je suis trop gros. Je suis né dans l’arrière pays, là où la chose a peut-être eu lieu, même si personne ne peut ou ne veut le savoir.
Montpellier voudrait croire au grand retour des Caciques: les gens qui savent. Les Caciques et leurs enfants sont presque tous nés dans les vieux Hotels du Centre-ville et ils sont là depuis le XII ème siècle! Mais leur adresse officielle est déplacée dans les nouveaux quartiers Hopitaux-facultés. Quelque chose empêche ce grand retour donc.
Quelque chose, qui, dans cette ville n’a pas eu lieu….
On voudrait aussi nous faire croire que tout est à sa place, depuis le XIIème siècle. Mais ce n’est pas vrai qu’ici tout est à sa place. Rien n’est d’origine, tout est recyclé. On ne consulte plus les historiens pour faire revenir de vrais caciques, non recyclés qui seraient : de vieux médecins ; de vieux professeurs ; des anciens députés ; des Présidents ; des Gouverneurs de Provinces, tous nés dans de grandes familles- Les Charbonnières, Les Pétrel du Barau- bref: des gens très respectés: ceux qui savent!
Et mes colocataires, oh ! la la ! mes colocataires... Pour eux, je suis toujours disponible. Nous avons tous les trois notre obsession: c'est notre façon d'être. Moi, je cherche la Vérité; Je voudrais savoir où la chose a lieu et si elle a lieu (bien cachée, dans les Hotels particuliers de ceux qui savent ?) , je voudrais sortir de la mimésis comme le veut Sa grande silhouette noire, mais je n'y arrive jamais, parce que la vérité se déplace toujours ailleurs, ou parce que je suis paresseux. Jean Eude au contraire recherche les fakes, les stratagèmes les plus invisibles pour éviter les péages, "jamais souffrir" et il triche avec Sa grande silhouette. Il monte des fakes pour cacher sa paresse , mais pour les monter et les faire tenir, il travaille beaucoup, il doit s'arracher à sa paresse, ce qui m'amuse beaucoup et je l'aide. Quant à Marie P, la pauvre, elle recherche son père, un père qui aurait fait fortune en vendant des pièces détachées trouvées sur des bateaux. C'est une passion comme une autre. Et je l'aide aussi. Je fais semblant parfois d'être son fiancé, parfois même son mari ! c'est ainsi que je l'aide. On s'aime d'amour fou, tous les trois, mais cela nous fait honte. Alors, à cause, de la honte, on se donne des surnoms, comme "petite couille ou cornichon".
En attendant mes examens, je passe mon temps à écouter mes colocataires que j'appelle "mes locataires" , c'est plus facile. Je les aide, parce que c'est plus facile comme ça aussi: Ma paresse est intéressante car elle m'oblige à fabriquer avec les moyens du bord, comme tout le monde le fait. Mais je voudrais maintenant sortir de l'imitation que j'appelle encore recyclage: ce qui reste dans le creux de ma main quand on traverse ensemble les fils des paroles. Sa grande silhouette, comme tous ceux qui ont grandi ici, dans les vieux hôtels du Centre ville, depuis le XIIeme siècle, connait les oeuvres originales, sans imitation. Mais il parle d'une manière un peu flottante, que vous n'entendez pas toujours. Et si vous faites trop attention, vous n'entendrez rien. Car on a besoin d'un peu d'inadvertance pour vivre ici et pour écouter les vieux Caciques qui aiment donner leur avis mais ne souhaitent pas qu'on en tienne compte, pas à la lettre. Ils trouveraient cela excessif. Vieux médecins de renom, vieux professeurs, gens qui savent, veulent seulement qu'on les entende, sans copier. Ensuite, il n'y a pas beaucoup plus de réel à Montpellier, seulement des choses à décorer, à recycler: une belle pagaille!
Un soir du mois de décembre, dans cette belle pagaille, Rue de l'Aiguillerie, j'ai croisé justement Sa grande silhouette noire qui regardait des livres exposés sur la devanture du magasin de livres d'occasions, en face de chez nous. Les deux bouquinistes homosexuels avaient placé les "beaux livres de Noel" pour attirer les touristes et les vieux Caciques. Je l'ai interpellé, pour aider Jean Eude, qui voulait connaître les raisons de son ratage malgré toutes les videos qu'il lui avait envoyées depuis septembre: des vidéos qu'il avait faites à la maison, en pièces détachées, depuis son ordinateur seulement, pour ne pas qu'on voit le fouillis de Marie P. Je n'aurais jamais osé demandé des explications pour moi. Mais je n'ai pas plus compris ses raisons, même pour mon ami- des raisons qui ont vaguement rapport avec notre Ville. J'ai retenu ce dialogue, sans l'enregistrer, pour le raconter à Jean Eude. Le dialogue a pour titres : "Bonjour Esteban" :
-Bonjour Esteban.
-Bonjour Monsieur Charbonnière, Sa grande Silhouette, je vous honore bien.
-Moi aussi, moi aussi, je vous caresse bien. Mais qu'est-ce que vous voulez ? Vous êtes si jeune encore! Au revoir !
-Attendez, attendez, la conversation ne peux pas finir si vite...
-nous n'avions pas rendez-vous. Je regardais ces livres, si rares....
- Je voudrais connaître la vérité ….
-sur QUOI ?
-sur la poterie avec l’aurochs que mon ami jean Eude vous a apportée.
-A la bonne heure ! Il fallait me le dire! Mais mais vous n'avez pas réussi vos examens, ni vous, ni Jean Eude.
-POURQUOI ?
-Parce que vous êtes comme des oiseaux qui cassent le ciel. Vous n'avez envoyé que des photocopies, des videos en pièces détachées. Vous êtes bien mignons, et j'aime vous caresser, c'est vrai, mais elles ne sont pas valables ces photocopies. Il ne fallait pas se contenter d'imiter. Vous comprenez ? Ce n'est pas ce que je demandais ! Il faut sortir de l'Ecusson maintenant!
-Mais ici nous n’avons que ça! Et je dois retourner aux Saintes pour approfondir mon travail, notre travail.
-Quel travail ?
-sur l'Origine, la Question, vous savez...
-Ah oui! Et que se passe-t-il aux Saintes?
-Si vous saviez ! Les troncs s'enroulent sur eux-mêmes. Les jardins sont très particuliers . C'est pour cela que je pars souvent là bas. Vous voyez, je sors de l'Ecusson quand même!
-Mais où est-il ce jardin qui vous empêche de travailler ? Peut-on le voir enfin ? Pourriez-vous en faire une copie ? (il semblait intéressé, je tremblais, j'approchais du but…)
-J'ai besoin de vous le montrer en vrai pour que vous compreniez la totalité et non des morceaux. Il est fait de feuilles, de bois et de pierres, c’est très lourd. Une photo ne rendra rien. Je voulais déjà vous y conduire en début d’année, avant de passer ma première épreuve. Ce n'est peut-être pas trop tard ?
-Oh la la ! Vous prenez tout au pied de la lettre!
-C'est vrai, mais j'aimerais tout de même vous montrer ce jardin. Il est dans l'arrière Pays, en Camargue.
-Pourquoi me montrer votre jardin ?
-Pour comprendre.
-Hélas, non, je ne peux pas vous accompagner Esteban: vous n'êtes pas encore un Cacique. Et vous ne sortez jamais de l'Ecusson! Vous ne savez encore rien!
-C'est vrai. Mais sur l’un des troncs d’arbre, on aperçoit la forme de l’aurochs, et presque sa couleur.
-Non! Alors là, non! Vous êtes encore dans la mimésis ! C’est insupportable ! insupportable! Et il me tourne le dos.
Sidéré par ce cri , cette dernière insulte; et ce "non!" brutal, qui envoyait mon aurochs aux cartons, à la mimesis si vulgaire, j'étais très déçu pour Jean Eude , et non pour moi car je n'espérais rien de cette rencontre imprévue, devant la librairie des homosexuels. Et je laissais Sa grande silhouette à ses affaires, à sa vérité qui venait encore de se déplacer. J'avais fait l'erreur de parler d’un semblant d’aurochs pour l'attirer dans mon Jardin. J'espérais un truc de Sa grande silhouette, ; quelque chose, pour mieux comprendre et aider mon ami. Comme si c'était facile! Mais comment éviter les faux pas avec ces Grands Caciques qui sont là depuis si longtemps ? Et comment sortir de la mimésis enfin ? En revenant chez moi, je pensais soudain à cette phrase d’un philosophe aimé: "Qu'est-ce qu'il veut celui qui dit je veux la vérité ? Il ne la veut que sous l'empire d'une rencontre". Et par cette phrase me revenait un trait de lumière "cette fois, c'est vrai! Plus de semblant, je laisse Jean Eude à sa mimesis" Mais pour me diriger comment, vers où ? . ( je parle de ce que j'espérais à ce moment-là). Finalement, j'ai fait confiance à ma paresse pour trouver un autre chemin et j'avais raison...