Nouvelles de Montpellier
Si un texte se donne toujours une certaine représentation de ses propres racines, celles-ci ne vivent que de cette représentation, c'est à dire de ne jamais toucher le sol.
Derrida, De la grammatologie
Pourquoi je suis partie et revenue en Europe
(ou Montpellier bric-à-brac 3)
Un texte a toujours plusieurs âges, la lecture doit en prendre son parti. Un soir de novembre, je retrouve la photo d'un mariage en l'an 1920: une famille est rassemblée autour d'une très jeune femme. Je crois qu'il s'agit de ma grand-mère. Mais ne sais rien du jeune homme. A nouveau je cherche la vie dans les traces. Je demande aux philosophes que j'aime de m'ouvrir cet endroit du passé. En hommage à cette archi-poste de Jacques Derrida, j'imagine les premiers chemins d'un courrier enfoui sous la terre. A Amsterdam, en 1631, le ciel ne s'est pas encore obscurci. Descartes écrit au Père Mersenne comme on publie sur internet, comme j'envoie cette lettre. Les lettres de Descartes passent sous les canaux de la ville comme des lianes solitaires. On dirait qu'elles cherchent des noms propres pour les raturer; pour écrire avec eux la mort d'une appellation: Nom de pays, le nom. Je fouille. Au sud de l'Europe, sous la ville de Rome, la mâle poste apporte une autre lettre. Elle décrit des heures paisibles à Amsterdam, où aucun homme, excepté le philosophe ne se détourne de la marchandise; où chacun est tellement occupé à ses affaires, qu'un écrivain peut y vivre sans jamais être vu de personne. Regardez-le se promener tous les jours dans la confusion d'un grand peuple: Nom de pays, le pays.
Sous la terre, la première lettre s'arrête en Italie, dans cette ville où les fresques s'effacent, à peine découvertes. Votre ville est trop belle, trop chaude, dit le philosophe. Mais celui qui ouvre l'enveloppe n'a pas encore dit oui. Il n'a pas dit oui pour ces échanges de la vie non privée, pas très équitables et toujours ouverts, de Rome à Montpellier, et de Montpellier à Amsterdam. Il veut bien imaginer quand même la vie de son correspondant dans cette écriture. Quel bric-à-brac, quel autre lieu pourrait-il choisir dans le reste du monde ? A voir venir des vaisseaux qui lui apportent les toiles de l'inde, et tout ce qu'il y a de rare en Europe, il reste là-bas. Voici des peaux, des griffures, des calebasses gravées avec de l'encre marine que rapportent les vaisseaux, saurons-nous lire tout cela ? Et ce qui reste de l'innocence de nos aieux? Ma grand mère a quinze ans sur la photo de son mariage et ne sourit pas. Ce qu'elle espère de son avenir ne se lit pas forcément sur la photo. Elle ne donnera peut-être pas un signe vivant aujourd'hui. Il n'y a plus personne je crois de ce papier. Des visages silencieux apparaissent au fond. Un oncle, dont on ne parle pas souvent, à côté de ses frères, presque rien. D'un point d'effacement à un autre, d'un visage à l'autre sur la ligne des deux familles qui tracent à moitié la mienne, se recouvre le jeu des appartenances. Je n'ai même pas de quoi regarder par la fenêtre avec cette photo. Je peux bien la mettre en numérique, changer d'empreintes, mais il y a toujours une autre adresse derrière. Des branches d'arbres font de l'ombre sur les visages du mariage. Tout le monde sur cette photo attend les beaux-jours, on dirait.
Que si vous craigniez les hivers du septentrion, dites moi quelles ombres, quel éventail, quelles fontaines vous pourraient si bien préserver à Rome des incommodités de la chaleur, comme un poêle et un grand feu vous exempteront ici d'avoir froid? Alors je recherche chez les deux philosophes, leurs lettres, leurs traces, leurs griffures sous les immeubles en ciment. Derrida, Descartes sont des archives invisibles. Cette archi-poste mal dégagée continue de m'écrire et sous la terre sédimentée, ce soir de novembre, je trouve qu'il y a de l'amour quand même: une photo, ma grand-mère à quinze ans, des racines, des bourgeons, de la vie dans les signes. Où demeure plus de reste de l'innocence de nos aieux ? Je reste en Europe après-tout pour cette archi-poste décimentée. Je dis merci à Descartes, merci à Derrida. Tous les chemins mènent à Rome. J'envoie cette lettre et j'accepte cette profondeur, cette beauté: la violence originaire d'un langage qui est toujours déjà une écriture. Cette archi-poste seulement, qu'est-ce qu'elle a fait du passé ?