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Nouvelles de Montpellier

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Derades

 

 

DERADES ARCHIVES

 

 

 

Quel nom donner à ma solitude ?

 

Entretien avec René Depestre

 

 

 

Réalisé par Camille Paulet et Vincent Grégoire

 

à Lézignan-Corbières

 

le 7 Août 1997

 

 

 

 

 

Camille Paulet : Nous sommes ici à Lézignan-Corbières, entre Narbonne et Carcassone, dans le sud de la France : René Depestre, vous vivez loin de votre pays d'origine, Haïti; vous vous êtes éloigné également de votre passé politique. Beaucoup de gens, j'entends par là vos lecteurs, aimeraient comprendre le sens que vous donnez à cet éloignement. Vous le vivez plutôt comme un exil, ou comme une condition pour travailler, pour écrire ?

 

 

 

René Depestre : Ni une condition pour mon travail, ni un exil. Sur la question de l'exil, je tiens à être clair une bonne fois pour toutes : je n'ai rien d'un homme en exil. La notion d'exil, depuis l'Antiquité, a été marquée par une sorte de dolorisme mystique. L'exilé a toujours été l'individu qui, arraché à son sol natal, coupé de sa langue maternelle et de son passé, vit en terre étrangère une épreuve de nostalgie et de deuil. L'exilé connaît encore ce destin amer de mort civile à l'étranger. Déchiré par la perte de ses racines, n'étant personne, il vit dans la quête désespérée du "retour au pays natal". Depuis Ovide, en passant par Dante, Hugo, José Marti, de grandes figures de l'exil ne manquent pas. Ce n'est pas mon humble cas.

 

Le conseil de ma mère reste présent en moi : garder deux ou plusieurs fers au feu, le chez-soi et le chez-autrui; le "chez-soi" insulaire et le "chez-autrui" hexagonal. Après un long parcours de nomade, me voici enraciné dans la France profonde.

 

Mon parcours, depuis 45, m'a conduit en Tchécoslovaquie, en Italie, au Chili, en Argentine, au Brésil, après mes études à Paris. J'ai vécu près de vingt ans à Cuba, et j'ai voyagé partout.

 

Dès l'adolescence, j'ai senti le besoin de connaître le monde. Pierre Mabille y est sans doute pour quelque chose. Il aura été le premier à éveiller en moi la curiosité à l'égard des civilisations diverses sur la planète. Je lui dois aussi le goût de la synthèse et du dépassement des contradictions. C'est pourquoi le marxisme m'a intéressé. Mabille était l'homme du survol audacieux des savoirs du monde. Il aspirait à une compréhension moniste et synthétique des phénomènes de la vie et de l'histoire. Sa culture fertilisait tous les champs de la connaissance dans une sorte d'érudition enchantée comme, à la même époque, je l'ai constaté également chez Alejo Carpentier et chez Claude Roy. Cette forme d'esprit universel permit à Mabille, dès 1938, de prévoir les malheurs du marxisme.

 

Il lui reprochait d'ignorer le voyage millénaire du sacré dans la vie intérieure des gens, notamment le rôle du Catholicisme, l'Islam, le Judaïsme, le Bouddhisme qui ont marqué l'histoire de la foi. On ne pouvait faire table rase du passé, comme nous y invitait le chant de l'InternationaleŠ pour changer les bases du monde. En Occident, on vit sur un fond de christianisme. Si n'étant rien, on aspire à être tout, il ne faut pas oublier l'aventure du sacré. Pour cela, il y aurait lieu de le rénover, de réorienter notre vieux sens du bien et du mal, et les autres assises historiques de l'erreur et de la vérité. C'était ça, l'enseignement de Mabille, d'André Breton et des surréalistes, en général.

 

Mabille avait représenté la France à Port-au-Prince, à la fin de la guerre, comme attaché ou délégué culturel.

 

 

 

Vincent Grégoire : De la France libre ?

 

 

 

R. D. : Oui, il avait été persécuté par le pouvoir de Vichy. La hargne policière du pétainisme l'avait traqué, après son départ de France, à Pointe-à-Pitre et en Martinique. Il fut accueilli à bras ouverts en 1941, en Haïti. Je devais suivre le cours d'anthropologie physique et de biotypologie qu'il donna à l'Université. J'étais fasciné par sa forme d'esprit. J'appris de lui qu'on pouvait s'ajouter son expérience de diverses cultures, de différents pays, comme de la diversité des êtres vivants. Comment après un tel enseignement, parler d'exil et de mal incurable de déracinement ? Toute mon histoire tient en peu de mots : je me suis ajouté, comme des forces complémentaires, les expériences que j'ai pu glaner en Europe occidentale, dans le monde slave, en Amérique du sud, en Chine, au Vietnam, à Cuba, à la porte caraïbe d'Haïti. Sans oublier, bien sûr, l'Afrique noire, le Japon, les horizons arabes de l'Afrique du Nord. Ma bougeotte a pris fin à Lézignan-Corbières, très loin d'Haïti et du passé politique "révolutionnaire" qui a failli truquer à jamais mon intégrité d'écrivain.

 

 

 

V. G. : Mais vous y êtes retourné en 1958 ?

 

 

 

R. D. : Oui, ma tentative de retour en 58 devait mal tourner. J'ai failli y laisser mes os. J'ai échappé de juste à l'assassinat. J'étais tombé sur le phénomène de la "négritude totalitaire" à la Papa-Doc-Duvalier! Considéré comme un homme de la "subversion communiste", j'ai été pris en chasse. Subversif ? Papa Doc n'avait pas tout-à-fait tort, en exagérant beaucoup : je n'avais pas les moyens de ma politique. J'appartenais à un groupuscule "révolutionnaire". On n'était pas armés. Face à la Papadocratie, il fallait des armes. On n'en avait pas.

 

C'est pourquoi la présence de Fidel Castro et Che Guevara dans la Sierra Maestra voisine a fasciné quelques-uns d'entre nous. J'ai eu alors l'envie de rejoindre les guérilleros cubains, en traversant en bateau à voiles La Passe du Vent, qui sépare Haïti de Cuba. Je me suis fais traiter alors "d'aventurisme petit-bourgeois" par les staliniens de ma petite tribu d'extrême gauche! Je voyais pourtant clair dans la conjoncture politique du moment. J'ai eu la vie sauve par miracle.

 

 

 

 

 

V. G. : A cette époque là, est-ce que vous aviez eu des contacts avec Jacques Stephen Alexis ?

 

 

 

R. D. : L'un et l'autre, on militait alors dans la clandestinité, dans deux groupuscules que séparaient plus des questions de tactique à court terme, que de stratégie. J'appartenais au PDP (Parti démocratique populaire), Jacques était en train de constituer le noyau de ce qui sera plus tard le PEP (Parti de l'Entente Populaire). Nos conversations de 58 avaient un caractère littéraire. Dès la classe de première à Port-au-Prince, les lettres m'avaient intéressé. C'était pareil chez Alexis. C'est pour cela que des années auparavant, en 45-46, Jacques S. Alexis et Gérald Bloncourt avaient rejoint l'équipe de La Ruche, le petit hebdomadaire, frondeur et libertaire, qui avait mis le feu aux poudres de la dictature de Lescot (1941-1946). Ensuite Jacques et moi, on était allés poursuivre nos études à Paris. L'affaire de La Ruche avait fait du bruit en Haïti. Notre numéro spécial de décembre 45, en hommage à Breton, Mabille, au surréalisme , que Césaire nous avait révélé en 1944, durant son long séjour en Haïti, fut alors un événement.

 

 

 

V. G : Ce numéro a été interdit ? On peut encore le trouver ?

 

 

 

R. D : Il a été interdit aussitôt. Il est conservé à la bibliothèque de l'établissement St. Louis de Gonzague, à Port-au-Prince. Jusqu'au milieu du mois de janvier 46, notre équipe créa une situation révolutionnaire, comparable, mutatis mutandis, à ce que fut à Paris "mai 68". On remettait tout en question : la famille, l'église, l'armée, les banques. On voulait un grand chambardement des institutions d'un pays qui était déjà mis en coupe réglée, qui avait tous ses horizons bouchés, dans un black-out politique et culturel total. On appela le peuple haïtien à tout chambarder : Haro! sur la satrapie, et sur ses suppôts mulâtres et noirs! Haro sur l'ignominie des Nègres! qui a beaucoup appris de l'infamie coloniale des blancs et qui le montre aux Haïtiens qu'on maintient dans le sous-développement le plus abject, l'analphabétisme et la dénutrition, dans l'isolement tragique d'un ghetto (tiers) insulaire! Nous étions des libertaires plus que n'importe quoi d'autre, dans notre bruyante contestation! Nous aurions été parmi les premiers jeunes contestataires de l'après-guerre. Notre mouvement voyait plus loin qu'un dérisoire changement de gouvernement, plus loin que le remplacement d'un tyran "mulâtre" par un tyran "noir".

 

Breton et Mabille, considérés, à tort, comme nos parrains politiques, furent expulsés du pays en février 1946. Leur présence en Haïti au moment des troubles avait joué un rôle de détonateur.

 

Ce sont là les circonstances de ma rencontre inoubliable avec Alexis, Bloncourt, Baker et quelques autres jeunes gens de l'époque. Jacques tenait dans La Ruche une brillante chronique : Lettre aux hommes vieux. On était tous les deux sous l'influence de Jacques Roumain, l'auteur de Gouverneurs de la rosée. Roumain était l'écrivain le plus important d'Haïti. Il devait disparaître prématurément, en 1944, à 37 ans. Il avait fondé dans les années 30 le premier Parti communiste haïtien. Pour cela il avait connu la prison, l'exil. Son héritage nous était précieux. En hommage à sa mémoire, dès le début de 45, on publia clandestinement une traduction en créole du fameux Manifeste communiste.

 

 

 

V. G. : Ah oui!

 

 

 

R. D. : C'était une brochure à couverture rouge (évidemment). On se l'arrachait dans le pays, face à une dictature qui n'en croyait pas ses yeux de tigre! Les sbires à Lescot n'ont jamais su qui étaient les auteurs de ce brûlot. Dès la fin 46, Alexis et moi, (après l'expulsion de G. Bloncourt, en début d'année) on devait quitter Haïti.

 

On s'est retrouvés à Paris, au PC français et à l'Association des étudiants d'Outre-mer, où il y avait de nombreux étudiants antillais, Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais; parmi eux le dynamique, intelligent et sportif Henri Bangou.

 

J'ai connu aussi à la même époque, Frantz Fanon, déjà médecin; Edouard Glissant, inscrit à la Sorbonne; et bien sûr Aimé Césaire, qui, un après-midi, m'emmena au "44", le célèbre siège du PCF, où il me présenta aux principaux dirigeants. Césaire m'apprit alors, au cours de nos entretiens, les misères qu'on lui faisait au Parti, l'étroitesse doctrinale des staliniens du "44" qui étaient bien incapables d'identifier correctement les voies spécifiques du combat des Nègres de la Caraïbe et des Afriques. Leur "marxisme" à la noix, enfermé dans un universalisme abstrait et "blanc", restait, dans son auto-satisfaction, très sommairement informé de l'histoire sui-generis des Antillais et des Africains. Aux yeux d'un Thorez ou d'un Duclos, la lutte anti-colonialiste était un aspect très accessoire de la stratégie qui leur venait du froid sibérien et "blanc" de Moscou. Le mouvement de la négritude leur paraissait un piège idéaliste et sophistiqué que la Sorbonne et Normale-Sup. avaient tendu à des intellectuels noirs comme Césaire, Senghor, Fanon, A. Diop, Léon Damas. Le PC français, avec des gens comme Garaudy à son BP, ne demanda jamais au matérialisme, dialectique ou historique, une explication valable du phénomène de la négritude, pas plus, il ne chercha à expliquer, au lieu de leur jeter l'anathème comme à des hérétiques, des esprits rebelles, inventifs et entreprenants comme Césaire, Damas et Fanon. " Les philosophes n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter le monde, il s'agit de le transformer ", bégayait le dogme stalinien à l'oreille de Césaire. " Je préfère regarder le printemps " ou changer la vie, selon le mot d'ordre d'Arthur Rimbaud, répondit Césaire, en claquant violemment la porte de leur "44" de malheur! Au fond, le surréalisme à la Césaire servit de paratonnerre à notre génération, dans le chemin du "goulagisme" et de la non-espérance qui transforma en cauchemar le beau rêve du socialisme. (Césaire dixit.)

 

 

 

V. G. : A cette époque la poésie jouissait d'une grande force de rayonnement. Les grandes figures de la poésie, c'était Breton, Eluard, mais aussi du côté de la négritude, Senghor, Césaire. La poésie était en elle même subversive. Aujourd'hui, elle est plutôt clandestine ?

 

 

 

R. D. : Pour un jeune homme qui se sentait à l'étroit dans sa vie, la poésie était en soi une forme de contestation. Je ne renie pas les accents maladroits de mon premier livre Etincelles. Son "programme" appelait à changer la vie.

 

Je venais, par ailleurs, d'une culture orale, de la créolité-à-l'haïtienne, qui ne se recoupe pas purement et simplement avec les autres réalités créoles de la Caraïbe. En Haïti, il y a cette tradition de l'audience : un mode de fonctionnement, par excellence, de l'imaginaire haïtien . Ma mère était connue comme une grande audiencière. Ses histoires, comme les contes du patrimoine haïtien, ont fasciné mon enfance. Haïti est traversée par un formidable romancero populaire que le vaudou a longtemps alimenté. En matière de religion, je tiens aussi de ma mère la "politique du deux fers au feu" : vaudou et catholicisme. Il fallait participer corps et âme aux cérémonies vaudou et fréquenter l'église catholique, avec une égale ferveur! La piété de ma mère était plutôt "janséniste".

 

Avoir un double horizon, en tout. C'est de l'Europe, dans son aventure coloniale, que nous vient une telle aptitude. De même, le fait de fonctionner, en tout, comme un métier à métisser, les choses de la vie et de la mort! Vaudou et catholicisme, créole et français, le noir et le blanc, le chez-soi et le chez-autrui. Cela ne nous a toutefois pas permis de changer la vie. Pessimisme de la raison, optimisme de la volonté!

 

Mais je ne voudrais pas vous décourager : en politique, je suis sur toute la ligne, un vaincu!

 

 

 

 

 

 

 

C. P. : Pourtant, vous n'êtes pas indifférent à la politique. Ces questions politiques, on les retrouve dans vos romans, mais sous une forme plus libre, celle de la métaphore. Comme si la métaphore possédait une force supérieure au discours théorique, au sens où elle pourrait, quelquefois, prolonger le discours politique, continuer à dire ce qu'il ne peut plus dire. C'est un peu la lecture que je fais de votre imaginaire romanesqueŠ

 

 

 

R. D. : A quel livre pensez-vous, en disant cela ?

 

 

 

C. P. : Je pense par exemple à ce roman Le mât de cocagne. C'est un raccourci saisissant d'une situation qui serait trop longue et impossible à décrire : le mât résume la situation tragique d'un individu, qui, dans un système totalitaire, ne veut pas s'avouer vaincu, ne renonce pas à l'action. Il est appelé à relever un défi impossible, absurde, puisque le gagnant du tournoi est soit jeté en prison, soit assassiné!

 

 

 

R. D. : Oui, tous mes lecteurs n'ont pas compris comme vous le sens de ce roman pour lequel j'ai un faible. C'est mon premier roman. J'ai suivi le conseil d'Hemingway selon qui un romancier ne doit pas trop montrer ses symboles. Il appartient au lecteur de les découvrir. Pour ce livre, j'ai eu droit à un succès d'estime de la critique. Hadriana a eu beaucoup plus de chance.

 

 

 

C. P. : Et ce personnage, Postel, qui est exilé, dans son rôle de petit commerçantŠ Car lui, il est exilé n'est-ce-pas ?

 

 

 

R. D. : Oui, il est en exil en son propre pays, dans sa cité natale, dans son échoppe minable de boutiquier aux abois.

 

 

 

C. P. : Alors, pour lui, ce qui est tragique, ce n'est pas tant de mourir que de ne pas pouvoir agir. Si bien que dans sa situation, dans sa terrible solitude d'ivrogne, la seule manière d'exister publiquement, c'est d'accomplir cet acte ridicule : grimper au sommet d'un mât de cocagne! Et en même temps, par cette métaphore du mât de cocagne, son action est transformée en spectacle, pour les autresŠ

 

 

 

R. D. : C'est la métaphore du malheur haïtien. Postel avait la possibilité de quitter le pays. Au dernier moment, au lieu de s'embarquer pour le Canada, il tourne brusquement le dos à la mer, il choisit librement de rester, pour affronter les redoutables ennemis de sa patrie. Ma conception de la liberté rejoint modestement celle que Jean-Paul Sartre a exprimé dans sa pièce célèbre Les mouches : un homme qui recule ses limites morales, peut, par contagion, éveiller une prise de conscience chez ses concitoyens qui le regardent agir. "Il faut montrer ou se perdre" avait dit, avant Sartre, un personnage de Bernanos. Oui, c'est là le sens profond de l'action de Postel sur le mât. Il donne en spectacle la combustion de tout son être, dans l'innocence, et la détermination de jouer son va-tout, dans une entreprise absurde.

 

A cet égard, toute proportion gardée, Le mât de cocagne pourrait être lu comme un roman existentialiste.

 

C'était un roman ambitieux, j'ai le sentiment de n'avoir pas suffisamment approfondi l'idée centrale du thème. J'aurais dû aller plus loin avec Postel. Je le ferai peut-être avec le personnage d'une fiction que j'ai en préparation : La petite galerie Nassau.

 

 

 

C. P. : Il apparaît aussi discrètement un problème moral dans la trame de votre histoire : si Postel ne part pas, c'est parce qu'il refuse de commettre un assassinat; l'assassinat qui était la condition de son départ.

 

 

 

R. D. : Oui, il refuse de s'avilir, de partir à la faveur d'un crime. Il a préféré rester. Moi, je serais plutôt l'inverse de Postel : le crime en moins, j'ai décidé de ne pas remettre les pieds en Haïti.

 

 

 

C. P. : Pourtant, vous n'êtes pas un "exilé". En refusant cette appellation tout à l'heure, vous avez fait allusion au phénomène de "mondialisation". Cette terre, avez-vous dit, est trop petite pour qu'on s'y sente en exil. Edouard Glissant parle aussi de cette nouvelle configuration du monde, d'un tout-monde.

 

 

 

R. D. : Oui, je m'intéresse également à la poétique de la relation et à la problématique du tout-monde. Je les aborde à travers mes expériences propres de nomade haïtien (enraciné en France). Glissant parle très bien du monde qui est en train de se créoliser. Le phénomène général de créolisation trouve en lui un analyste de premier plan. Il y a, en effet, une interfécondation généralisée des cultures. Elle est en train de rendre obsolètes les notions d'exil, de nationalité, de frontières, les lamentables histoires de clochers, les vieux repères exténués du passé.

 

 

 

C. P. : Quel est le rôle du commerce dans cette transformation ? On le présente quelquefois comme un instrument de métissage et de relation (car le folklore se vend bien aussi). Mais c'est une forme puissante d'oppression et de domination, et, d'une manière nouvelle, peut-être, toujours du colonialismeŠ Lorsque, par exemple, un pays tout entier pourrait bien n'être plus qu'un lieu de vacances pour ceux qui sont en vacances, c'est une domination, et je ne vois pas où est le métissage! Pour de tels pays &endash; comme les Antilles françaises, par exemple &endash; la question la plus inquiétante, aujourd'hui, n'est-elle pas de savoir ce qu'on peut opposer aux lois fluides et anonymes du capitalisme, pour sauver une identité ?

 

 

 

R. D. : Et il y a des formes encore plus puissantes de domination : celles que les grandes multinationales exercent sur le commerce et sur l'économie-monde. La mondialisation en cours a besoin d'être entourée de garde-fous juridiques. La bonne mondialisation serait celle qui s'appuierait sur un civisme international. La société civile mondiale se constitue dans le vide juridique, le chaos, le déséquilibre Nord-Sud, Ouest-Est, dans l'anarchie du commerce international. Toutefois cette aventure chaotique ne reprend pas, sous de nouvelles formes, le vieux dessein colonial. On est en présence d'une nouvelle donne de l'histoire des relations internationales. Elle s'effectue sous l'impulsion d'un phénomène nouveau : la créolisation des valeurs et des sens propres aux diverses civilisations de la planète. Le monde se créolise, dans la douleur et l'infamie, bien sûr, comme les donnes précédentes de l'histoire des sociétés. Les utopies historiques n'ont pas réussi à inverser la tendance qui fait que, depuis que le monde est monde, l'histoire des humanités avance masquée, dans le sang et les larmes des guerres de conquête, des massacres d'innocents, des rapines de toutes sortes, des dénis de justice.

 

Mais à travers la dérive de l'histoire des sociétés, la civilité, le droit, l'art de vivre ensemble, à chaque siècle qui passe, font un pas en avant, pour faire reculer la barbarie et l'iniquité. L'hominisation du monde est pour demain! Peut-être la créolisation parviendra à accélérer le rythme par lequel les femmes et les hommes s'hominisent pour de bon, deviennent les êtres humains qu'ils sont déjà cependant. On a cru peut-être trop vite et trop tôt, à la lumière du fameux ecce homo, avec l'évangélique aventure que l'on sait, que l'humanité des hommes et des femmes était chose accomplie dans l'histoire du monde. Il fait encore nuit et froid autour du concept d'humanisation de la vie en société. C'est encore un grand dessein à accomplir, le rêve à réaliser, l'utopie après le naufrage des utopies meurtrières du siècle.

 

 

 

C. P. : Donc, vous seriez d'accord aussi avec cette idée que les Antilles préfigurent, en ce sens, l'avenir du monde; que " le monde va en se créolisant ", comme le dit Glissant ?

 

 

 

R. D. : Edouard n'a pas arrêté de creuser la question dans des travaux forts intéressants. La créolisation du monde a, en effet, commencé dans la Caraïbe. On offre, avec l'histoire qui est la nôtre, un modèle historique, en matière de "choc" des civilisations, quant à la façon dont fonctionne le métier à métisser de l'histoire des cultures et des mentalités. Une aventure fantastique s'est nouée dans la Caraïbe, à ce carrefour historique qui a mis en présence des langues et des religions très différentes, des histoires politiques diverses, plusieurs civilisations de la planète. L'enfermement de la plantation américaine a inventé de nouvelles règles du jeu. La résistance à l'oppression coloniale a fait appel à la danse, à la musique, à la fête, au carnaval, pour éviter l'assimilation, la destruction pure et simple des cultures dominées. Le métissage est entré en jeu, dans toutes sortes de "compromis historiques". Les opprimés ont inventé, de façon motrice, leur propre métier à métisser. Ils ont dansé leur malheur historique!

 

 

 

C. P. : On est surpris à vous entendre! Vous laissez volontairement de côté tout ce qui pourrait désigner ou connoter la douleur.

 

 

 

R. D. : Parce que le réel merveilleux américain a pris à la souffrance son dynamisme même, pour la résistance des Africains et de leurs descendants, à l'esclavage et à la colonisation. Le dolorisme judéo-chrétien n'a pas pu les enfermer dans un univers de résignation et d'abattement moral. L'antidote contre le dolorisme, les esclaves l'ont trouvé dans le marronnage politique (fuir dans les mornes), et dans le marronnage culturel : inventer, avec les moyens du bord, en s'ajoutant les valeurs mêmes des oppresseurs, des religions de libération, des danses nouvelles, un carnaval compensateur, sans précédent, des masques et des dieux originaux, une santé motrice jamais vue! De là à prendre un soir les armes, à battre le bon tam-tam de l'insurrection décoloniale, c'est là un pas que nos sociétés ont franchi résolument, notamment en Haïti, avant le tragique surplace historique qui sous-développe sans fin le pays.

 

 

 

V. G. : Vous parlez en termes heureux de la mondialisation et du métissage, dont les Antilles seraient un modèle historique. N'y a-t-il pas aussi un défaut de fondation, une recherche des origines et un malaise de civilisation, dont les fondamentalistes par exemple, sont un symptôme ?

 

 

 

R. D. : Le processus de mondialisation est un fait irréversible, surtout après le naufrage des utopies marxistes. Les choses de l'histoire sont devenues plus complexes. L'histoire, du coup, se complexifie. L'échec du "socialisme réel" coïncide avec une grande révolution télématique, qui, elle, a le vent en poupe, et apporte de l'eau et de l'énergie au moulin des maîtres de la mondialisation. Sans rire ni pleurer, j'essaye de comprendre la complexité inouïe de la nouvelle conjoncture historique, au lieu de me crisper sur des croyances d'un autre âge, sur la tentation de la barbarie, sur le repli dans le passé des équipées archaïques de la foi (armée ou pas).

 

Que faire aujourd'hui ? Que peut un poète pour une société civile internationale en formation sous nos yeux ? On a besoin de nouveaux outils conceptuels, de nouvelles méthodologies pour combler le vide que laisse la syncope de l'idée de révolution.

 

La tentation de l'individualisme est là aussi : une vie solitaire a la campagne, en osmose avec les arbres de son jardin, en synergie avec d'humbles émerveillements quotidiens, dans la peau d'un combattant vaincu qui apprend toutefois à son corps à saluer allègrement son esprit du soir, sans tomber pour cela dans un hédonisme égoïste ou épicurien. Quel nom donner à ma solitude ?

 

 

 

C. P. : Pas celui d'un homme vaincu. Car on ne sent aucune amertume dans vos propos.

 

 

 

R. D. : Merci, je ne suis, en effet, pas amer. Je ne suis pas un être de ressentiment. Il y a tant d'échecs et de malheurs dans l'histoire. Mon esprit ludique me protège. Le surréalisme est toujours à portée de la main, avec le sens de l'humour. Comment "dramatiser" une condition humaine qui, par définition, relève d'un drame plutôt absurde sur les bords ?

 

 

 

C. P. : Mais si l'action, maintenant, est impossible, pensez-vous qu'une culture puisse trouver son identité dans un courant esthétique, littéraire en particulier ?

 

 

 

R. D. : Lequel par exemple ?

 

 

 

C. P. : Je pensais au courant de la créolité.

 

 

 

R. D. : J'ai une attitude souple, plutôt critique vis-à-vis de ce courant esthétique qui, non sans une certaine préciosité de langage, vient directement de l'anthropologie de la Caraïbe. A mes yeux la créolité est d'abord un fait anthropologique : le résultat historique du métissage des cultures et des mentalités de la région. Jean Bernabé, Confiant, Chamoiseau en ont tiré une esthétique. Pourquoi pas ? C'était légitime de le faire, sans toutefois tout ramener, sur un mode précieux et réducteur, à un nouveau dogme qui jetterait l'anathème sur d'autres courants littéraires de la Caraïbe, comme le mouvement de la négritude, le réalisme merveilleux, qui ont à leur actif des oeuvres considérables comme Gouverneurs de la rosée, Cahier d'un retour au pays natal, Dézafi, Compère général soleil, Un royaume de ce monde, Le siècle des lumières, sans parler de Nicolas Guillen, et les principaux auteurs de Cuba, Porto Rico, La Jamaïque, la Barbade, Ste-Lucie.

 

La notion de créolité recouvre, outre la problématique de la langue, divers modes originaux d'articulation de la littérature et de l'art au maelström historique de la Caraïbe. Le lyrisme souverain d'Aimé Césaire déborde toutes les étroitesses et les ambiguïtés de la négritude et de la créolité réunies (deux concepts de la même origine anthropologique), qu'on ne peut ériger en dogmeŠ dans des combats "électoraux" douteux.

 

Pour mon humble part : je m'ajoute les enseignements complémentaires des Césaire, Glissant, Chamoiseau, Confiant, qui honorent l'imaginaire de la Caraïbe, autant que ceux de Derek Walcott, Carpentier, Frankétienne, Davertige, Guillen, Lezama Lima, J-S. Alexis, Maryse Condé, Simone Scharz-Bart, Naipaul, Guillermo Cabrera Infante, Wilson Harris, Roumain, Magloire Saint-Aude, Edward Kamau Braithwaite.

 

La bataille de la créolité n'aura pas lieu aux Caraïbes!

 

 

 

C. P. : Mais alors, où a-t-elle lieu cette bataille ? J'ai pu remarquer que cette littérature avait plus de succès en France qu'aux AntillesŠ

 

 

 

R. D. : Vous pensez aux grands prix littéraires qui ont couronné à Paris des oeuvres brillantes inspirées du mouvement de la créolité. Je crois qu'elles les ont mérités : le Goncourt à Chamoiseau et le prix Novembre à Confiant. Je m'en suis réjoui, pour eux, pour nous, pour la santé de nos lettres! Je tiens le Discours antillais pour un maître-livre. Edouard Glissant célèbre dans son dernier Traité du Tout-monde " le tambour du Tout (qui) bat dans la poésie d'Aimé Césaire ":

 

 

 

" Je me suis, je me suis élargi,comme le monde,

 

et ma conscience plus large que la mer!

 

J'éclate. Je suis le feu, je suis la mer.

 

Le monde se défait. Mais je suis le monde. "

 

 

 

La Poétique de la Relation, la négritude, la créolité, le réalisme merveilleux, (et d'autres esthétiques à venir), disent diversement la conscience de la Caraïbe, plus large que la mer, qui baignent nos malheurs et nos triomphes dans l'art et la littérature! Le chez-soi antillais et le chez-autrui à la française, si, effectivement, ils ne font jamais un seul pays, une langue et une conscience uniques, ils deviennent, grâce à leur synergie, un style et une identité multiple dans notre vie et dans nos fictions. Le chez-soi caribéen (archipélique) et le chez-autrui franco-européen (hexagonal), en s'ajoutant de façon dialogique leur expérience historique respective, peuvent, à la hauteur de la poésie et du roman, rendre féconde des contradictions qui, autrement, risqueraient de zombifier les facultés de notre imagination métissée.

 

 

 

V. G. : Alors la négritude, pour vous, c'est d'abord un courant littéraire ? C'est esthétique plutôt que politique ?

 

 

 

R. D. : A mes yeux l'éclatant mérite d'Aimé Césaire est celui d'avoir évité à tout prix d'ériger la négritude en idéologie d'Etat ou en opération politique (électorale) à caractère messianique. Césaire et Senghor ont su maintenir l'anthropologie critique que représentait leur mouvement dans une perspective seulement esthétique ou morale. Il n'ont pas profité de leur influence en Afrique et dans la Caraïbe pour ouvrir avec la négritude une école "raciale" de haine et de mépris. Césaire à cet égard, a toujours adopté une position sans équivoque aucune : " Je suis pour la négritude d'un point de vue littéraire et comme éthique personnelle, mais je suis contre une idéologie fondée sur la négritude ". Lors du même entretien du 8 décembre 1971 avec Lilyan Kesteloot, Césaire devait dénoncer le " gobinisme renversé " ou " négritude totalitaire " qui aura été l'idéologie politique du sinistre Papa Doc :

 

" Je frémis, moi, de penser que je pourrais être confondu au nom de la négritude. Je ne veux pas du tout que la négritude devienne un immense agrégat où Dieu seul reconnaîtra les siens, je refuse moi, de me considérer, au nom de la négritude, le frère de Monsieur François Duvalier, pour ne citer que les morts, et d'autres sinistres personnages qui me font dresser les cheveux sur la tête! Même au nom de la négritude, je considère que nous n'avons rien à faire ensemble. "

 

Grâce à une telle profession de foi la négritude n'est jamais apparue dans l'oeuvre de l'auteur de La tragédie du roi Christophe comme un absolu "racial" ou comme "une substance noire qui existerait préalablement à l'histoire" des Antilles et des Afriques. Chez Césaire, la négritude aura toujours été au service de l'émancipation décoloniale de la Martinique et des autres pays de la Caraïbe. C'est à cette négritude-là que mes jeunes années de poète ont dit bonjour, quitte à faire mes adieux au concept devant l'usage terroriste que le régime de Duvalier en faisait contre le combat décolonial des Haïtiens! Le pan-négrisme totalitaire n'est pas mon affaire, mais la négritude à la Césaire est restée ma meilleure tasse de café.

 

 

 

C. P. : Il nous reste à parler d'un autre volet de votre credo de poète et de romancier : l'érotisme solaire; votre approche personnelle de la sexualité, décrite souvent dans vos fictions comme un rite magique, dans Le mât de cocagne et dans Hadriana dans tous mes rêves, par exemple, sous la forme justement de ce "réel merveilleux" que vous étendez aussi aux choses du sexe et de l'amour.

 

 

 

R. D. : En effet, nous n'avons pas encore parlé du réel merveilleux féminin, c'est-à-dire d'un érotisme sans arrière-plan égrillard ou libertin. Sur ce lumineux chapitre, j'ai eu la chance d'être compris par un grand écrivain, que j'admire beaucoup : il s'agit de Milan Kundera . Il a bien vu, à la lecture de mes récits érotiques d'Alléluia pour une femme jardin, et ceux d'Eros dans un train chinois que je ne suis pas un érotomane ni un adepte du porno! Je serais même l'inverse de ces formes de perversion de la grande santé érotique. Je porte un regard innocent, sans préjugés, sans idéologie préconçue, sur l'acte d'amour. Je trouve absolument merveilleux ce qui se passe entre la femme et l'homme. Je trouve même fantastique leur rencontre au lit : voici deux êtres vivants qu'on a l'habitude de coudoyer tout habillés, prêts à recevoir le bon Dieu sans confession, occupés à résoudre des problèmes de leur vie quotidienne, chacun sur une sorte de qui-vive permanent, et qui, une fois nus, tout seuls dans un endroit fermé, se font une fête à tout casser, en merveilleuse "bête-à-deux-dos". Le carnaval est réciproque quand ne se mêle aucune aura de péché autour de ses prouesses et de ses inventions... endiablées!

 

 

 

V. G. : Quand le sentiment de la culpabilité n'y apparaît pas ?

 

 

 

R. D. : Oui, quand on met à la porte de la chambre où l'on s'aime toute idée de péché, d'obscénité, de violence ou de machisme. Quand on reste loin des mythes orduriers qui ont dénigré les outils de l'acte d'amour, dans l'histoire des religions comme dans celle de la pornographie!

 

 

 

C. P. : A mon avis, ce qui déroute beaucoup vos lecteurs, dans cette approche solaire de la sexualité, c'est qu'elle n'est pas psychologique. C'est une force extraordinaire, cosmique, qui traverse et embrase les êtres et qui semble ne pas leur appartenir : on ne revient jamais au "moi".

 

 

 

R. D. :... l'acte d'amour fait appel à la belle vitalité cosmique des individus, aux forces qu'on trouve aussi dans les éclats de rire, la danse, dans toutes les circonstances où l'on voit le corps saluer joyeusement l'esprit, et que celui-ci lui rend son salut, avec une joie égale, un mutuel respect, une tendresse merveilleusement réciproque! Ce bonheur est encore sous ma plume une idée neuve à faire hardiment prospérer dans d'audacieuses métaphores.

 

 

 

V. G. : C'est le travail de création qui vous occupe en ce moment ?

 

 

 

R. D. : Je travaille dans plusieurs directions. Peut-être une sorte de synergie esthétique, pour un effet d'ensemble, naîtra des diverses flèches qui ont traversé mon ciel intérieur : la négritude debout, l'idée-de-révolution-partie-en fumée, l'érotisme heureux, le réalisme merveilleux; peut-être à force de vouloir une seule belle et bonne chose dans la "thébaïde" de mon vieil âge d'homme, parviendrai-je à l'innocence intérieure, au degré de combustion spirituelle qui permet à un artiste d'écrire vraiment, et non plus seulement de lancer au vent des cris de révolte et de tendresse.

 

 

 

René Depestre

 

le 7 Août 97, à Lézignan-Corbières.

 

 

 

 

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