Nouvelles de Montpellier
Notre secret, c'est toujours le secret d'un autre: voilà ce que je lis dans le roman de Léonora Miano, Crépuscule du tourment, après l'avoir libéré de sa théorie, pour le moment...
Je ne pourrais pas croire à ces voix de femmes qui parlent d'un autre homme, jamais à la bonne place...je n'y croirais pas si je n'entendais que la dimension politique et volontaire de leur colère. Non. Les discours contre la ségrégation raciale, qui s'élèvent de façon professorale chez l'ancienne maîtresse Amandla; ces discours ne nous attrapent que lorsqu'ils recouvrent un secret intime. Et dans cette région inconnue du secret, rien n'est volontaire; personne ne revendique. Ces quatre femmes protestent dehors, mais elles ont aussi un "dedans" quand même! Et ce "dedans", avec ses creux, est à la recherche d'un même homme (Dio) qui cache quelque chose, au sens où l'on dit "ça cache quelque chose!"; c'est-à-dire...au fond, rien!
Elles tournent autour du mensonge d'un même homme: car, notre secret, c'est toujours celui d'un autre: Léonora Miano fait de cette vérité la trame non politique de son roman. Car ce secret fait de lui un même homme, lui donne son unité, à la fois dans son existence, et dans la trame du récit, pour les quatre femmes auxquelles il échappe. Et DIO, en effet, ne peut pas être là, ne doit pas être là, comme sont propre père, Amos. Il transmet, entre ces quatre femmes qui le "cherchent", le silence de son père: une existence jamais revendiquée. "Il n'y avait pas eu de victoire. Amos ne l'avait pas revendiquée, se retirant à la campagne pour tenter de trouver l'homme qu'il lui plairait d'être, fils de personne, avec, face à lui, son horizon sur lequel faire pousser quelque chose". C'est la soeur de Dio qui le dit! En leur échappant, Dio accomplit sans le savoir, de façon malheureuse, la mission qui est la sienne, depuis son père: Etre reconnu dans ce qui lui manque.
Le secret de Dio, qui n'est rien, n'est-il pas aussi celui de ces quatre femmes qui recouvrent leur féminité tout en la recherchant ?
Le ratage de Madame, la mère de Dio, épouse d'Amos, c'est d'avoir rechercher son époux au contraire comme une personne entière, qui viendrait la combler. Et dans cette exigence, elle ne reconnaît pas le secret d'Amos, sa vérité et sa honte qui sont des vulnérabilités, pas des "remèdes". D'où le ravage. C'est encore la soeur qui raconte: " Madame était une toute jeune personne, désireuse de prendre la clé des champs, de mettre de la distance entre sa mère et elle, de cautériser sa plaie intime. L'époux agirait comme un remède. Il serait le nitrate d'argent appliqué sur son identité blessée. Le fait de mettre au monde des enfants la réhabiliterait, elle serait mère de ,plus fille de. C'était omettre ses vulnérabilités à lui, méconnaître sa blessure à lui. Elle ne lui avait rien dit, comment aurait-elle pu? Ils s'étaient rapprochés pour de mauvaises raisons, aimés pour de mauvaises raisons. leurs solitudes n'avaient pu que s'affronter, leurs manques se heurter, laissant chacun échoué de son côté de la vie, plus incompris de jour en jour. Amos était le fils d'un prince contesté "
Je comprends cela dans le dernier chapitre: aimer pour de mauvaises raisons ? ou Pour de bonnes raisons: ce serait...: reconnaître l'autre en son secret.
Mais le lien entre cette lecture intime et la dimension politique est une autre voie possible...